12.11.2009
L'art de la collecte
En pénétrant dans La Maison Rouge, je pensais à cette phrase galvaudée de Lautréamont : "Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie". Etendard des surréalistes. C'est d'abord la surprise qui saisit le visiteur tant l'enchevêtrement d'objets divers, compilation désordonnée de tableaux, de gravures, d'affiches, de statues ou de photographies agressent presque le spectateur. Véritable caverne d'Ali Baba, capharnaüm, fourbi, La Maison Rouge est, sous le commissariat de Jean de Loisy et de l'artiste, un grenier surréaliste ou la juxtaposition des objets créent la beauté.
L'artiste, c'est Jean-Jacques Lebel qui initie le spectateur à l'art de la collecte, bien différente d'une simple collection. Alors que celle-ci est raisonnée, ordonnée, bourgeoise et très sélective, la collecte est l'expression d'un art de vivre incandescent et libertaire. La collection est fille d'Apollon, dieu de la forme, de la mesure et du calcul, de la sobriété, de la simplicité, de la transparence alors que la collecte est volontairement bordélique. Elle est dionysiaque, et aime l'ivresse, la vie ardente des exaltés et la subjectivité, les rythmes instinctifs de la nature, les forces mystérieuses de la jubilation des visionnaires (1). La collection est une autoroute sans sortie, bien balisée et sécuritaire ; la collecte est un itinéraire joyeux et sans filet.
Cependant, un véritable parcours est proposé par Jean de Loisy et l'artiste, organisé autour de quelques thèmes récurrents dans les hasards ayant guidé les choix de Lebel. Et c'est sûrement là l'unique reproche que l'on peut faire à ces Soulèvements : pourquoi et comment ancrer cette oeuvre dans un musée ? Peut-elle réellement s'y épancher, y trouver une liberté totale ? Lebel est l'initiateur du happening en France, l'ami généreux et inconditionnel de Breton, Artaud, Duchamp et bien d'autres. Il est un héritier du surréaliste, du dadaïsme, des performances corporelles, de la Beat Genaration américaine ; il brise les frontières de l'art trouvant son inspiration dans la poésie, maniant aussi bien la vidéo que le crayon. Art et politique se croisent et se mélangent à la Maison Rouge car Jean-Jacques Lebel est un agitateur jamais fatigué, un dénonciateur toujours vigilant. Il y aurait beaucoup à dire sur cette exposition, mais je vous propose quelques "morceaux choisis", une sorte de "cadavre exquis" cher à l'artiste, un collage subjectif et signifiant suivant les lignes de force dessinées par de Loisy et l'artiste. Ma collecte personnelle, ou l'art de chiner dans une exposition qui revendique elle-même la nécessité de choisir dans un monde qui voudrait nous en empêcher. Expérience radicale d'une liberté voulue et assumée, recherchée et protégée.
1- "l'art des barricades" : subversif, anarchiste, Jean-Jacques Lebel y souligne l'esprit de rébellion intemporel, la force de l'engagement et la nécessité des luttes politiques. L'oeuvre la plus marquante est une peinture de Shiraga, membre du Gutaï, tableau réalisé par terre avec les pieds, magnifique lutte du corps de la matière, explosion de la planéité de la toile, expression colorée d'une action sans autre but que l'expérience d'une résistance.
2- "poésie virtuelle" : ce sont des portraits de poètes, des "cadavres exquis", et surtout, un magnifique collage et encre sur papier de Bernard Heidsieck, La machine à mots. Peinture et écriture ne font plus qu'un, matérialisant l'utopie d'une machine capable de produire des mots révélateurs du réel. Les différents modes d'expression s'interpénètrent, les catégories artistiques explosent, et Lebel continue à jouer des diversités, refusant l'unicité et la conformité.
3- "métamorphose" présente l'oeuvre la plus exquise et mystique : une installation vidéo monumentale et envoûtante, Les Avatars de Vénus. J'ai appris que l'artiste avait un goût insatiable pour la femme, déesse de l'amour, incarnation du plaisir. Selon le procédé du morphing, quatre écrans recto-verso diffusent une succession ininterrompue d'images de femmes plus ou moins vêtues, représentations de tableaux, de photos pornographiques ou de sculptures antiques, de playmate, etc. Le rythme est obsédant, le spectateur essaie de s'approprier cet ensemble, écartelé entre toutes ces figures sensuelles et énigmatiques. Les écrans sont créateurs d'espace et de rêverie, révélateurs d'une forme de la femme qui est tout sauf l'idéal ascétique et désincarnée de l'Idée platonicienne.
4- "guerre" : Lebel est l'enfant des conflits meurtriers, et son art est empreint de cette violence plus ou moins contenue. Le thème de la guerre est ici incarné par une monumentale installation multipliant les douilles transformées, sculptées, décorées ou simplement gravées.
5- "l'irregardable" : sous ce vocable, une pièce exigüe et fermée dont la visite doit résulter d'un choix conscient du spectateur. A l'intérieur, des photos de la prison d'Abu Ghraïb et un tableau obscène moquant le nazisme. Je crois que l'artiste veut amener l'individu à réfléchir sur la notion de regardable ou non, sur cette frontière toujours menue entre la chose représentée et l'émotion suscitée. L'art est un révélateur de beauté, mais également d'une part obscure que l'humanité souhaiterait oublier. L'artiste contemporain comme l'écrivain (voir à ce propos Agamben ou d'autres) ne peut créer sans mettre son travail dans la perspective des drames du XXe siècle.
6- "faire rhizome" est une évocation d'un concept défini par Deleuze et Guattari "dans lequel les éléments s'organisent non pas selon un système de subordination hiérarchique, mais au contraire selon un système sans centre où tout élément peut affecter ou influencer tout autre, quel que soit sa position" (2). Lebel s'approprie ce concept en délivrant un ensemble d'objets affectifs, radicalement interdépendants, personnels, créateurs d'espace et de temps. La pièce principale de la salle est le Monument à Felix Guattari, une voiture déglinguée et insolite sur laquelle se greffent de multiples objets rendant hommage au philosophe.
7- "eros, le premier de tous les dieux, celui qui fut songé", large salle rassemblant des photographies ou affiches dédiées au dieu, et surtout un magnifique Reliquaire pour un culte à Venus, splendide assemblage de nombreuses images de femme, pendant figé de l'oeuvre vidéo présentée en début d'exposition. Comme si Lebel voulait boucler la boucle en réaffirmant son originalité propre, son art de la collecte dans un souci sempiternel qu'à le plasticien de multiplier les media et les formes esthétiques.
8- "le pèse-nerfs d'Artaud", scène finale des Soulèvements de Lebel est sans conteste la pièce dégageant la plus forte puissance émotionnelle. Entièrement dédiée à Antonin Artaud, cette pièce (au sous-sol, légèrement oppressante) se déploie autour d'une magnifique série de Denise Collomb, ensemble de photographies du poète en noir et blanc. Celui-ci y apparaît usé, le visage marqué par neuf ans de luttes en hôpital psychiatrique. Le plus souvent assis, les mouvements que l'on imagine compulsifs et le regard creusé, l'auteur du Théâtre et son double fuit l'objectif autant que la réalité. Enfin, Lebel a reconstitué à côté une simple chambre ancienne d'un hôpital des fous. Un véritable arsenal antihumain : les lanières servant à contenir le corps, les fils pour envoyer de puissants électrochocs, et les seringues. La proximité des photos d'un homme rompu par le traitement avec les instruments de son martyr est saisissante.
Le positionnement ultime de cette salle consacrée à Artaud n'est sûrement pas un geste anodin de la part de Jean-Jacques Lebel. Ces quelques mots d'Artaud, tirés de L'Ombilic des Limbes, pourraient être ceux de Lebel et me semblent parfaitement exprimer cet art de la collecte d'un homme enragé mais tendre, oscillant avec énergie entre la création permanente d'une identité et l'élaboration joyeuse d'une oeuvre : "Là ou d'autres proposent des oeuvres je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit. / La vie est de brûler des questions. / Je ne conçois pas d'oeuvre comme détachée de la vie. / Je n'aime pas la création détachée. Je ne conçois pas non plus l'esprit comme détaché de lui-même. Chacune des mes oeuvres, chacun des plans de moi-même, chacune des floraisons glacières de mon âme intérieure bave sur moi".
(1) Passage librement inspiré de Michel Onfray, L'archipel des comètes, Grasset, 2001.
(2) Petit journal de l'exposition.
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10.11.2009
La réinterprétation des mythes
En cet automne 2009, Huang Yong Ping occupe deux espaces : la Galerie Kamel Mennour et la Chapelle des Petits-Augustins de l'Ecole des Beaux-Arts (les deux dans le VIe arrondissement parisien). Car il s'agit bien d'une occupation accaparante, d'une invasion brutale, d'un envahissement des lieux. L'artiste d'origine chinoise propose des installations qui jouent avec leur environnement, explosent les frontières et s'arrachent à leur simple matière pour dialoguer avec leur cadre d'exposition. Par leur monumentalité d'abord. Mais présentons ces trois oeuvres afin de mieux saisir la démarche et les enjeux défendus par Huang Yong Ping.
Il y a d'abord Caverne 2009 dans la Galerie de la rue Saint-André des Arts. Dans l'entrée, une immense forme figurant une roche est totalement hermétique. Un certain temps est nécessaire au spectateur pour comprendre que la scène se joue à l'intérieur. Il faut alors faire le tour, oppressé par ce faux caillou, et déambuler dans la seconde salle pour y voir une minuscule incursion permettant de voir dans cette caverne. On y apperçoit des statuettes de Bouddha en posture de méditation et quelques talibans. L'Eveillé et les terroristes sont côte à côte, dans une obscurité relative et tournés vers le mur. Huang Yong Ping s'approprie l'Allégorie de la Caverne de Platon (La République, Livre VII) sauf qu'ici, les individus semblent encore plus figés dans leur ignorance. L'ironie est constante en particulier par la juxtaposition d'une des figures mondiales de la sagesse au côté d'abominables extrémistes. Fin de l'acte I.
Deuxième partie dans une salle attenante : L'ombre Blanche, peaux de buffles sur structure en acier et résine. En fait, faux éléphant en taille réelle dont la peau gît à terre. Comme si le pachyderme venait de muer, même si le regardeur sait que cela est impossible. Le doute s'installe alors, mais il est pour l'instant impossible de comprendre cette installation, et la juxtaposition de deux oeuvres a priori totalement hermétiques.
Dernier acte : Rue Bonaparte, la Chapelle accueille une monumentale sculpture en bois, papier et animaux taxidermisés représentant l'Arche de Noé. Certains animaux semblent presque vivants, alors que d'autres sont calcinés, leur corps proche d'une totale décomposition. D'autres encore, allongés, sont sûrement morts, peut-être tués par leurs congénères. Nulle trace humaine sur cette arche reconstituée qui triomphe magistralement au sein de reproductions des statuaires antiques.
Arche 2009 et Caverne 2009 doivent être regardées ensemble, tant pour ce qui les rapproche que pour ce qui les oppose radicalement. Dans les deux cas, Huang Yong Ping investit un mythe de la culture judéo-chrétienne, les saupoudrant simplement de quelques lectures personnelles (cf. les personnages de la Caverne). Outre leur origine commune, les installations du français sont toutes les deux de sensationnels travaux in situ : les oeuvres sont irrémédiablement subordonnées au lieu qu'elles montrent. Mais ici se joue une différence fondamentale : la Caverne est soumise au plafond bas de la galerie, l'oeil humain ne peut observer la scène que par un trou beaucoup trop petit, comme s'il était impossible de tout voir. La frustration est immense tant j'aurais voulu contempler cette situation dans son ensemble, en faire le tour. Mais dès que l'on prend du recul, on se retrouve dans la froideur blanchâtre de la galerie. J'aurais aimé casser le mur, pénétrer, comme si un mystère insondable se jouait à l'intérieur. A l'opposé, l'arche se laisse regarder, admirer, avec du recul ou dans une vue rapprochée. Il est possible d'en faire le tour. Une oeuvre est totalement fermée sur elle-même ; l'autre est ouverte, laissant les animaux libres de gagner la terre ferme. Tensions donc entre les lieux investis et les installations.
J'ai parlé de travail in situ, mais je crois que Huang Yong Ping entreprend également une réflexion tempore suo: l'oeuvre détermine par sa nature sa durée propre. J'entends par là que l'artiste projette l'homme moderne dans ces mythes ancrés dans la culture occidentale pour mieux les réactualiser. Face à une représentation monumentale et moderne de ces fables, le spectateur devrait se questionner sur leur actualité : Vivons-nous encore dans une caverne, aveuglés par nos illusions ? Faut-il envisager une nouvelle arche de Noé pour peupler une terre engagée sur la voie de l'autodestruction ? Voilà au moins deux questions évidentes non dénuées d'intérêt aujourd'hui, auxquelles il faut ajouter une réflexion sur le sacré, sa disparition et la nécessité de sa réactivation.
Il me faut alors essayer d'envisager la place de L'ombre blanche dans le dispositif global. Sculpture sans environnement signifiant (oppressant ou au contraire transcendant), l'éléphant peut être, à la lumière de ce qui précède, vu comme une métaphore d'une culture en pleine mutation, incapable de se séparer totalement de ce qui la constitue - pour le meilleur et pour le pire - mais refusant de mourir. Le pachyderme n'a plus de peau, Dieu et les utopies sont morts ; l'animal est seul au monde (évadé de l'arche ?) et sans carapace. L'effondrement des civilisations est alors irrévocable ; l'homme remonté de la caverne (l'artiste ?) se doit de réagir, sous peine de disparaître.
22:00 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : art contemporain, galerie kamel mennour
09.11.2009
Art et Design
Le thème de la frontière est au centre des interrogations de l'art contemporain. Avec lui, se pose le problème des influences croisées de l'art et des disciplines connexes, parmi lesquelles le design. La toute nouvelle Cité du Design, fierté de Saint-Etienne, volonté artistique autant que politique, initiatrice d'une nouvelle dynamique sociale et sociétale, a décidé de questionner ce rapport en proposant une intéressante exposition intitulée "Who's afraid of design ?". Pour réfléchir à la frontière, j'aimerai évoquer le magnifique roman de Julien Gracq : Le Rivage des Syrtes. La frontière, c'est le Farghestan qui cristallise les envies d'Aldo ; c'est l'au-delà des possibilités, ce sont la transgression et l'interdit, les illusions projetées sur un territoire plus ou moins ennemi. Les frontières sont faites pour tombées ou pour être franchies et souvent, les designers les explosent allègrement pour proposer de nouveaux objets cumulant des avantages techniques ou écologiques ou que sais-je, en plus d'indéniables qualités artistiques. Quand est-il alors de l'influence du design sur l'art ?
Voilà quelle est l'idée de cette exposition proposée par le commissaire Emmanuel Tibloux, par ailleurs directeur de l'Ecole supérieure d'art et design de Saint-Etienne. Belle hypothèse mais décevante réalisation quand on parcourt l'exposition : il est très difficile de comprendre les influences du design dans l'art. Bien plus "Who's afraid of design ?" est une exposition osée et captivante d'art contemporain. Osée, car Emmanuel Tibloux a choisi de présenter uniquement des artistes relativement jeunes, peu connus et issus de l'Ecole supérieure d'art et design. Captivante car, perdues au milieu de quelques productions peu innovantes ou pertinentes, je vois trois jeunes artistes présentant une véritable personnalité, une capacité fructueuse à décoder le monde moderne, une aptitude exaltante à sonder notre rapport à l'art, à l'autre et au monde.
Le premier s'appelle Jean-Marc Cerino dont la Cité du Design présente Les rêveurs - Alain Badiou, Jean-Christophe Bailly, Jean-Luc Nancy, Bernard Stiegler. Quatre impressions sur toiles posées contre le mur - non suspendues - représentant les philosophes en filigrane, de plein pied, et les yeux fermés. Posture méditative des penseurs ou refus de regarder le monde en face ? Chaque philosophe a également du écrire un petit texte, présenté sur une simple feuille A4 à côté de chaque toile, répondant à la question "Quel monde souhaiteriez-vous habiter ?". Chaque réponse est poétique, personnelle, réfléchie mais toujours contre les utopies. Remise en question donc, mais également invitation à habiter réellement le monde, sans jamais le fuir ; convocation à exister dans la profondeur de l'être-au-monde, sans parier sur un au-delà que nous ne pouvons pas connaître.
Plus loin, Damien Deroubaix, peintre né en 1972 à Lille, montre deux toiles à l'esthétique très sombre et à la croisée du Bien et du Mal. Son oeuvre est volontairement subversive, mêlant l'abyssal à la réflexion, sans jamais privilégier l'un ou l'autre. La filiation est évidente : le Dada pour la volonté de remettre en question toute forme d'art ; Francis Bacon pour les portraits torturés et la noirceur du trait (je pense ici aux Trois grâces à l'entrée de l'exposition) ; l'esthétique trash et toutes les formes de contestation politiques ; ou Dürer, dont les gravures jaillissent sous quelques traits de Damien Deroubaix. Sa production la plus frappante est une monumentale oeuvre représentant un arbre. A première vue, le partage est simple : à gauche, un nom d'artiste est écrit sur chaque feuille, l'arbre est plein de vie, sa croissance est vivace. A droite, au contraire, les branches sont nues, la mort est omniprésente, dénonçant le nazisme, la violence ou la torture. Mais quand on se perd dans les différentes ramifications, il est évident que cette ligne de partage est remise en question, car quelques noms négatifs se sont glissés à gauche, alors que le mot "Design" est écrit à droite, sous l'arbre mort, au côté d'une merde. L'artiste lutte contre les malentendus tout en dénonçant ; il refuse les clichés mais pointe astucieusement les richesses d'un art à réinventer. Ses productions sont apocalyptiques sans être jamais dénuées d'espoir, ses êtres sont mi-homme mi-monstre, et les têtes de mort sont aussi nombreuses que les couleurs sont noires. Retenez bien ce nom, car le jeune Damien Deroubaix, s'il n'a pas obtenu cette année le Prix Marcel Duchamp pour lequel il était nominé, aura une actualité riche et séduisante en 2010.
Dernier artiste "coup de coeur", aussi politique que l'est Deroubaix dans ces dénonciations, mais moins démonstratif, moins sombre, moins grandiloquent mais aussi efficace : Jean-Baptiste Sauvage. Deux oeuvres sont présentées : une maquette et une photographie, et c'est la deuxième qui m'obséda pendant quelques longues minutes. Que montre-t-elle ? Une protection vitrée derrière laquelle se trouve généralement un brise-glace "à utiliser en cas d'urgence", comme cela est encore écrit sur la glace. Et quel est l'objet que l'artiste a dessiné derrière cette protection ? Un fusil, à peine esquissé. L'oeuvre est belle est typiquement dans une esthétique subversive et pastiche : l'objet quotidien est détourné pour dénoncer, les couleurs sont violentes, un coup d'oeil trop rapide empêcherait le spectateur de saisir la force de l'oeuvre. Comme le dit parfaitement Carole Novara (texte visible sur le site de l'artiste) : "L'artiste Jean-Baptiste Sauvage sème le trouble et nous incite "à chercher l'erreur" dans un monde moderne dans lequel notre acuité visuelle est par ailleurs excessivement sollicitée (...). L'artiste procède par une infime mise en scène du réel, à un glissement qui nous incite à y regarder à deux fois. Il nous invite à la méfiance par le truchement d'indices. Le décalage est à première vue imperceptible, mais la clé de l'énigme se trouve systématiquement à l'intérieur de l'oeuvre".
Au centre des interrogations donc : la frontière, mais aussi l'image. J'ai déjà dit ici que les artistes exposés à la Fondation Ricard pour l'art contemporain voulaient se réapproprier l'image ; je pense que ces jeunes artistes travaillent dans la même direction. Enjeu moderne, l'image est au centre des craintes, alors que la technologie peut tout moduler et que l'esprit humain est sempiternellement agressé par le déferlement des représentations. Comment se construire face à ce défoulement des images ? Comment produire de l'original dans un monde ou tout peut être factice ? Voila quelques questions sur lesquelles je reviendrai bientôt.
Note : l'oeuvre de Damien Deroubaix présentée ici n'est pas celle visible à la Cité du Design de Saint-Etienne, mais voulu illustrer mes propos d'un exemple de l'esthétique du jeune artiste.